Le piège.

 

Tandis que Monsieur Ruffe écoutait les nouvelles du front russe où les combats faisaient rage, son épouse préparait un semblant de café à base d’orge grillée. Pendant que la boisson infusait, elle chantonnait, heureuse d’avoir retrouvé son petit Richard. Il venait de lui annoncer qu’après les cours, il ne se rendrait pas à la caserne, mais irait directement au temple retrouver ce pasteur, Klaus Meier.

- Si tu avais pu entendre comment notre fils a lu les versets. Sa voix était claire et assurée…
- Tu me l’as dit au moins vingt fois, répondit monsieur Ruffe.
- Si seulement il pouvait ne plus retourner dans cette fichue caserne, ajouta-t-elle en versant la préparation bouillante. Depuis le temps que je prie Dieu pour ça…
- Puisse t-Il t’entendre !

Pendant ce temps, Richard Ruffe était assis en face du colonel Welters, chef de la sécurité de la ville. Dans un coin de la pièce, Matthias Komper, le frère d’Ulrich était debout, silencieux. Tous deux écoutaient l’adolescent raconter en détail le sermon du pasteur Meier. Après l’avoir écouté, pianotant sur son bureau en acajou, le colonel annonça d’une voix décidée :

- Je pense qu’il est temps de clouer le bec à ce Meier ! Je vais donner les ordres nécessaires…
- Si vous me permettez Colonel, coupa Richard d’un ton respectueux, il me semble qu’avec un peu de patience, je finirai bien par gagner sa confiance. Je suppose que vous seriez satisfait de pouvoir arrêter toute la bande d’individus qui répand ces tracts dans notre région, n’est-ce pas ?
- Bien sûr que je le serais ! Mais combien de temps cela va prendre ? Grâce à toi, nous avons mis fin aux agissements de ce Kolner. Malheureusement, il ne nous a pas donné le nom de ses complices. Ce Meier, nous ne faisons que le soupçonner. Nous n’avons pas de preuves qu’il appartienne à ce réseau.
- Laissez-moi un peu de temps, fit Richard d’une voix persuasive. Je vous promets d’être à la hauteur !

Le colonel ne répondit pas, interrogeant du regard Matthias Komper, qui leva les mains l’air de dire : pourquoi pas ? Le chef de la sécurité intérieure acquiesça.

- C’est d’accord, mon garçon ! Notre grande Allemagne a besoin de jeunes gens comme toi. Fais-moi confiance, elle saura se montrer reconnaissante le moment venu !

Le fils Ruffe rouge de plaisir, se leva et claqua des talons. Le frère d’Ulrich le raccompagna jusqu’à la porte.

- Finalement, je me dis que c’est bien toi qui méritais de devenir lieutenant ! reconnut-il.

Une lueur de fierté passa dans les yeux bleus de Richard. Sa réaction fut simple :

- Je le pense aussi !

Il redescendait la rue, ne cessant de se répéter :

- Il faut que je gagne la confiance de ce pasteur… je ne sais pas encore comment, mais j’y arriverai !

Il traversait le pont sous lequel passait l’Oder, un long fleuve venant des Sudètes, quand il aperçut Véra en compagnie de son frère aîné. Tous deux marchaient dans sa direction. Lorsqu’ils reconnurent le fils Ruffe, leurs visages se fermèrent. Ils continuèrent de marcher, feignant de l’ignorer. Profondément vexé, Richard sentait une boule de colère sourde lui monter dans la gorge. Néanmoins, il s’adressa à la jeune fille, s’efforçant de sourire.

- Bonjour, Véra ! Tu ne me salues pas aujourd’hui ?

Il se planta au milieu du trottoir, les obligeant à s’arrêter. Véra poussa un soupir d’agacement. Elle lui répondit sarcastique :

- Oh ! C’est toi Richard ! Excuse-moi, mais je ne t’avais pas reconnu. Ce doit être à cause de ton déguisement…

Le fils Ruffe pâlit sous l’affront. Qu’on le traite de mouchard, passe encore, mais que l’on ait le toupet de se moquer de son uniforme…

- Véra Skander ! Tu oses insulter l’uniforme de l’armée allemande ? s’écria-t-il hors de lui. C’est vrai que ton grand frère n’en a jamais porté, lui !
- C’est toi dans cette tenue qui insultes notre pays ! rétorqua-t-elle sur le même ton.

Richard ne put se contenir, il gifla la jeune fille. Quelques curieux s’arrêtèrent, contemplant la scène. Malgré sa crainte, Karl, le frère de Véra s’interposa :

- Ruffe ! Si tu oses encore toucher à ma sœur…
- Tu n’imagines tout de même pas que j’ai peur de toi ? ricana-t-il. Tu n’as jamais été fichu de te battre.

Tout en parlant, il le bouscula violemment. Le frère de Véra, blanc comme un linge n’osa pas répliquer. Il était au courant de ce qu’il pouvait en coûter de frapper un Pimpfe. Richard, qui le savait aussi, en profitait pour tenter de le pousser dans ses derniers retranchements.

- Que ta sœur me fasse des excuses ou bien c’est toi qui vas prendre !

Comprenant où Richard voulait en venir, Véra s’avança pour protéger son frère.

- Maintenant, laisse-nous tranquilles! ordonna-t-elle de sa voix décidée. Tu me connais assez pour savoir que je ne m’excuserai pas !
- Alors, tant pis pour ton frère !

Joignant le geste à la parole, il lança un violent coup de poing au visage de Karl qui tituba sous le choc. Le pauvre garçon sentit le sang couler dans sa bouche. Il perdit le contrôle de lui-même et se jeta sur Richard. Mais celui-ci, rompu aux sports de combat, le renversa et le roua de coups furieux. En quelques instants, Karl Skander, à moitié évanoui, gisait par terre. D’une voix forte, Richard apostropha Véra :

- La prochaine fois, mademoiselle Skander, vous n’insulterez plus un uniforme allemand!

Reprenant son chemin, il entendit les murmures de réprobation parmi les quelques témoins qui avaient assisté à la scène. Il ne savait pas si ces protestations étaient en sa faveur, mais il n’en avait cure. On n’injuriait pas impunément le lieutenant Ruffe !

- Eh ! Richard, attends-moi !

Il se retourna et reconnut Helmut Waal, un jeune d’une douzaine d’années appartenant également aux Jeunesses Hitlériennes et qui accourait vers lui, essoufflé. Le fils Ruffe soupira, il n’avait pas envie de discuter avec ce petit.

- Que me veux-tu ?
- J’ai vu comment tu as corrigé Karl. Pourtant, il est plus grand que toi !

Richard siffla d’un air hautain.

- Ce Skander n’est qu’une mauviette ! Même toi, tu pourrais lui flanquer une raclée.

Le garçon battit des cils, flatté par la remarque. D’une voix grave, il demanda :

- Il a insulté notre uniforme ?
- Oui !
- Mais je croyais que tu étais amoureux de sa sœur ?

Richard s’arrêta net et le saisit par l’épaule.

- Qui t’a raconté ça ? gronda-t-il d’une voix rauque.
- Mais… y en a plein qui le disent… Lâche-moi, tu me fais mal !
- Helmut Waal ! Mêle-toi de tes affaires, si tu ne veux pas te retrouver comme Skander.

L’enfant hocha la tête. Il avait compris le message de son aîné. Richard serra les dents. C’est vrai qu’il aurait aimé que Véra s’intéresse à lui, comme elle le faisait avec Hermann. Helmut proposa de sa petite voix :

- Si tu veux, je peux aller à la police et témoigner de ce qu’a dit Karl Skander…
- Fiche-moi le camp, Waal ! s’écria Richard en colère. Retourne jouer avec ceux de ton âge !

Effrayé par cette violente réaction, le gamin ne demanda pas son reste et s’enfuit en courant, laissant l’adolescent avec sa rancœur contre Véra.

- Pourquoi ne me regardes-tu qu’avec mépris ? marmonnait-il entre ses dents. Tu vas me le payer, Véra…

Sa colère n’était toujours pas retombée lorsqu’il arriva devant le temple de Klaus Meier. Rageusement, il en ouvrit la grande porte. Dès qu’il fut à l’intérieur de la bâtisse, ‘le malaise’ l’envahit, encore plus oppressant que les fois précédentes. Un sentiment de culpabilité montait en lui, une sensation qu’il ne pouvait maîtriser. Une immense peinture, représentant le Christ sur la croix, était fixée sur le mur face à lui. Gêné, l’adolescent ne pouvait détacher son regard de ce tableau, où Jésus semblait le contempler avec une infinie tristesse.

- Pourquoi tu me regardes comme ça ? demanda-t-il à voix basse.
- Ah ! Te voilà, fit une voix. Je t’attendais.

Richard sursauta. Il n’avait pas remarqué le pasteur, qui se tenait près de la porte d’entrée.

- Tu es tout pâle. Que t’arrive-t-il ?

L’adolescent haussa les épaules, évasif.

- Rien ! Vous m’avez dit qu’aujourd’hui, vous alliez me mettre au courant de votre façon de fonctionner. Je suis prêt !
- C’est très bien, mon garçon ! Allons dans mon bureau. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

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