La dénonciation

Sarah qui lui servait une grande tasse de tisane, poussa un cri de peur en désignant le jardin à travers la fenêtre. Un homme, qu’ils ne connaissaient pas, venait d’ouvrir le grand portail de métal et faisait entrer une voiture noire. Il portait une arme automatique, en bandoulière, ne cherchant même pas à la dissimuler. Il remonta prestement au côté du chauffeur, dont ils ne pouvaient distinguer les traits, à cause de son chapeau.

- La Gestapo ! hurla Pierre-Jean afin de prévenir les autres. Il faut s’en aller !

Pris de panique, tous sortirent au galop par la porte donnant sur l’arrière du jardin. Mais un homme, coiffé d’un béret, les attendait, armé d’un pistolet. Pierre-Jean le reconnut : il s’agissait de Pierrot, un des résistants appartenant au réseau de son grand-père.

- N’ayez pas peur ! fit-il en rangeant son arme.
- Avez-vous des nouvelles de mon grand-père ? demanda fébrilement Pierre-Jean.
- Ne t’inquiète pas pour lui !
- Où est-il ? Et les autres ?
- Je viens de te répondre ! Ne t’en fais pas pour eux…

Pierre-Jean n’insista pas. Il savait que l’autre ne lui en dirait pas plus. La voiture se rangea devant l’entrée de la grande bâtisse. Deux hommes en descendirent, demandant si tout allait bien dans la maison.

- J’ai pour mission de vous emmener en lieu sûr où vous n’aurez plus besoin de vous cacher ! annonça Pierrot en faisant un signe aux autres hommes.
- Mais nous ne tiendrons jamais tous dans cette voiture ? objecta madame Weismann.
- Qu’à cela ne tienne, nous ferons deux voyages ! Pierre-Jean et Clément, vous devrez patienter un peu, ce ne sera pas long.

Le chauffeur invita les Weismann à prendre place. Pierre-Jean eut un instant d’hésitation. Au fond de lui-même, il n’était pas rassuré. Pour la première fois, lui et ses amis allaient être séparés. Quand et où se reverraient-ils ? Joseph lui donna l’accolade.

- Quand cette fichue guerre sera finie, je ne te dis pas la fête que l’on va faire !

L’adolescent ne répondit pas. Il se tourna vers Sarah toute tremblante et l’embrassa une dernière fois sur la joue.

- Aie confiance, Sarah ! Tu verras, tout va bien se passer.
- En toi, j’ai confiance. Mais, je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui, j’ai quand même peur… Oh ! Pierre-Jean ! Je… Je voudrais te dire…

La sentant au bord des larmes, il lui posa doucement la main sur la bouche. Lui aussi avait envie de pleurer, mais il devait se montrer fort devant son amie.

- Ne dis rien… je le sais.

Elle l’embrassa à son tour, le serrant très fort contre elle, puis monta dans le véhicule qui démarra. Joseph, à côté du conducteur, faisait de grands signes d’adieu par la fenêtre. Le troisième homme referma la grille.

- Mieux vaut rentrer en attendant qu’ils reviennent, fit Pierrot, tout en scrutant le jardin d’un air inquiet.

Les deux garçons les conduisirent dans le salon. Pierrot et son compagnon, ne se montrèrent guère bavards. Ils prirent place sur les fauteuils et l’attente commença. Curieux du sort de ses amis, Pierre-Jean demanda :

- Où les avez-vous emmenés ?

Pierrot esquissa une mimique qui se voulait drôle.

- Dans un endroit que tu n’imagines pas !
- J’en ai assez de toujours entendre ces réponses évasives ! s’écria-t-il en colère. Dites-moi plutôt où ils sont !

Clément, le visage soudain grave, murmura d’une voix sourde :

- Vous les avez fait emmener à Drancy, n’est-ce pas ?

Les deux hommes se regardèrent, stupéfaits.

Pierre-Jean crut que le ciel lui tombait sur la tête. Comme dans un cauchemar, il vit le compagnon de lutte de son grand-père sortir son arme et la pointer dans leur direction.

- Ton ami Pierrot les a fait emmener dans un centre de détention pour les Juifs. C’est lui la taupe qui s’est infiltrée dans le réseau, poursuivit Clément. Depuis tout à l’heure, je me posais la question : où avais-je bien pu entendre votre voix ? Je me souviens maintenant ! Dans les locaux de la milice du dix-huitième arrondissement ! C’est vous qui leur indiquiez les questions à me poser. Je me trompe ?

- Non ! reconnut l’autre. Je dois admettre que tu as une sacrée mémoire.

Pierre-Jean, le visage défait, demanda d’une voix blanche :

- Qu’avez-vous fait de ma mère, ma sœur, mes grands-parents ?
- Comme tu n’auras jamais l’occasion de le répéter, je peux bien te faire cet aveu : Nous n’avons pas encore réussi à mettre la main sur le commandant Gavard, mais nous ne désespérons pas. Pour le moment nous n’avons que toi ! Une bien maigre consolation, ajouta-t-il railleur.
- Espèce de sale mouchard ! s’écria Pierre-Jean en se ruant sur lui.

Mais le troisième homme rattrapa le fils Gavard par le col de sa chemise et le gifla à toute volée. Mortifié, Pierre-Jean tenta de crâner bravement :

- Tu frappes à la manière d’une fille ! Moi, je vais te montrer comment on s’y prend !
- Ne fais pas ça ! cria Clément en s’interposant. Ils n’hésiteront pas à te tuer…
- C’est bien vrai ! Ecoute donc ton ami, renchérit Pierrot. A ta place, je ne prendrais pas ce risque !

A contre-cœur, Pierre-Jean se rassit, bouillonnant intérieurement. La pensée que ces traîtres n’avaient pas réussi à prendre son grand-père le rasséréna quelque peu. Ils n’avaient que lui, avait confié Pierrot. Cela voulait dire que sa famille était libre. Mais les Weismann, eux, ne l’étaient plus. Avec amertume, il se rappelait les derniers mots de Sarah : J’ai confiance en toi…

- J’ai envie d’une tisane ! quelqu’un en voudrait aussi ? proposa soudain Clément.

Déconcerté, Pierre-Jean leva les yeux sur son ami. Comment pouvait-il penser à boire une infusion dans un tel instant ?

- Moi j’en veux bien, accepta l’homme qui surveillait la fenêtre. Mais attention ! Si tu cherches à t’enfuir, il nous reste ton copain.
- Je ne l’abandonnerai pas, il a trop besoin de moi, promit-il en entrant dans la cuisine.

Tout en préparant la tisane, le jeune homme sifflotait un air à la mode, comme s’il s’agissait d’une belle journée. Il revint bientôt, portant un plateau sur lequel, en plus des boissons, il y avait une coupe à fruits pleine de cerises. Pierre-Jean n’en revenait pas de tant de désinvolture.

- Comment peux-tu siffler dans un moment pareil ? grogna-t-il maussade. Moi, je pense à Joseph, Sarah et leurs parents…
- Ce sont des Juifs ! se mêla Pierrot. Les Allemands les appellent sous-hommes.

Pierre-Jean devint cramoisi.

- Ce sont mes amis ! Vous, forcément, vous ne devez pas savoir ce que c’est…
- Il n’existe pas de sous-hommes ! intervint Clément avec conviction. Dans la Bible, tout au début, il est dit que : Dieu créa l'homme à son image, il créa l'homme et la femme. (Genèse 1:27). La Bible ne dit pas Dieu créa l’homme et le sous-homme.
- Taisez-vous ! s’écria soudain l’homme embusqué derrière la fenêtre. Ils arrivent !

Avec son pistolet, Pierrot tenait les deux garçons à distance. Néanmoins, Pierre-Jean, de l’endroit où il se trouvait, pouvait apercevoir ce qui se passait dans le jardin. Il reconnut son grand-père, accompagné de deux autres hommes, qui remontait l’allée gravillonnée menant à la maison. Pierrot eut un sourire satisfait.

Mais sa mine réjouie laissa place à l’étonnement. Un des compagnons de monsieur Gavard désigna quelque chose de la main. Ils se replièrent précipitamment en direction de la rue, laissant les miliciens à la fois furieux et perplexes.

- Je ne comprends pas, on les tenait ! s’énerva Pierrot au comble de la déception.

L’autre alla dans la cuisine et en revint presque aussitôt hors de lui. Il se précipita sur Clément et avec son arme, il le frappa dans les côtes. Le jeune homme s’effondra avec un râle de souffrance. Pierre-Jean se précipita sur son ami qui se tordait de douleur sur le parquet.

- Je peux dire qu’il m’a bien eu avec son air idiot, fit le milicien en agitant une serviette de table. Voilà ce qu’il avait accroché à la fenêtre.

A l’aide du jus de cerises, Clément avait grossièrement peint une croix gammée sur l’étoffe de coton blanc, qu’il avait ensuite accrochée à la fenêtre, prévenant ainsi les autres du danger.

- Vous pouvez me faire confiance que vous allez me le payer ! promit Pierrot d’une voix rauque.

Pierre-Jean ne répondit pas. Il était anxieux pour Clément, qui, tant bien que mal, essayait de reprendre son souffle. Il savait que les coups portés dans les côtes pouvaient être dangereux.

Comme prévu, la voiture revint les chercher. Les hommes jetèrent les deux garçons au fond du véhicule, et les conduisirent dans une cour d’immeuble près de la place Clichy. Ils furent ensuite traînés sans ménagement dans les couloirs, pour arriver dans une pièce sombre, sans ouverture. Un homme, qui ne semblait pas parler français, les força à s’asseoir par terre, dos à dos et les attacha l’un à l’autre par les mains, à l’aide de menottes.

- Où sommes-nous ? demanda péniblement Clément.
- Dans un service annexe de la Gestapo ! Je suis déjà passé dans ce quartier. Ça va, toi ?
- J’ai très mal dans le côté gauche, mais je crois que ça ira.
- Que vont-ils faire de nous ?
- Pourquoi tu me le demandes ? Tu le sais aussi bien que moi !
- Clément… j’ai trop peur de mourir !
- Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi, j’ai peur ! Mais si je meurs, je sais d’avance que Dieu m’a réservé une place dans son royaume. Jésus nous l’a promis.
- Quand l’a-t-il dit ?
- Dans l’Evangile de Jean. Je ne sais plus trop où, mais Jésus-Christ a dit quelque chose comme : Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. (Jean 14:6).
- Comment se fait-il que tu saches autant de versets ?
- Je voulais être pasteur, comme mon père.
- Moi, je voulais être boxeur professionnel.

Dans son dos, il sentit que Clément, malgré la situation désespérée, souriait.

- Chacun de nous aurait conquis le pays à sa façon. Toi, avec tes poings, et moi avec mon cœur. Sans la guerre, nous n’aurions sûrement pas eu la chance de nous rencontrer.
- Tu parles d’une chance, maugréa Pierre-Jean.
- Moi je ne regrette pas. Tu es un chic type, Pierre-Jean.
- Toi aussi ! Merci d’avoir pu prévenir mon grand-père. Sans toi, il se serait fait prendre.

Pierre-Jean se tut. Dans les couloirs, il pouvait discerner des bruits de voix parlant l’allemand, confirmant son impression qu’il n’y avait pas de Français dans les lieux.

Une lumière jaune les réveilla brutalement. Un grand homme complètement chauve avec de petites lunettes rondes vint vers eux et leur donna un coup de pied dans les jambes. Son fort accent allemand ne laissait aucun doute sur ses origines. A l’aide d’une cravache qu’il tenait dans sa main droite, il releva le visage fermé de Pierre-Jean.

- C’est donc toi qui aimes tant les Juifs ?

Malgré sa peur, l’adolescent tenta bravement de crâner :

- Je les préfère à des gars comme vous !

Le coup de badine que lui porta l’officier, lui cingla le visage. Pierre-Jean faillit hurler de douleur, mais il se retint, ne voulant pas donner la moindre satisfaction à son bourreau. Il sentit sa joue meurtrie qui enflait.

- Je vais t’apprendre à me répondre ! siffla l’autre.
- Je vous en prie, laissez-le ! demanda Clément. C’est encore un enfant.
- Oh ! mais nous allons le laisser ! D’ailleurs, vous deux, vous ne nous intéressez pas. C’est le commandant Gavard que nous voulons. Et nous l’aurons !

Son petit-fils lui aurait volontiers répliqué que son grand-père était bien trop malin pour se laisser attraper par un type comme lui, mais la prudence et sa joue qui le brûlait, lui commandaient de se taire.

- Laissez-le partir ! demanda Clément d’une voix presque implorante. Faites de moi ce que vous voudrez, mais libérez-le. Il n’a que quinze ans.
- Nein ! Puisqu’il aime les Juifs, il va les accompagner ! En Allemagne, nous manquons de bras forts en ce moment. Puisque vous êtes amis, toi aussi tu feras partie du voyage !

Sans ajouter un mot, l’Allemand éteignit la lumière et sortit en refermant bruyamment la porte. Dehors, il s’adressa à quelqu’un en français.

- Je me fiche de ces deux là ! Ce sont les dirigeants des réseaux de renseignements qui m’intéressent, pas leurs gamins !
- Je sais, Capitaine Richt, mais…
- Alors, trouvez-les !

Les bruits de pas s’estompèrent et tout devint silencieux. Clément dit en soupirant :

- Eh bien, j’ai deux nouvelles ! Une bonne et une mauvaise.
- Commence toujours par la bonne.
- Nous ne serons pas fusillés !

Pierre-Jean poussa un ouf de soulagement.

- Et la mauvaise ?
- Tu as déjà entendu parler des camps de travail nazis ?


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