Les enfants achevaient de dîner lorsque Rodolphe entra dans le réfectoire. Son arrivée déclencha une certaine agitation joyeuse, comme si la bonne humeur coutumière de l’éducateur déteignait sur le groupe. Contrairement à Joël, Rodolphe, lorsqu’il plaisantait avec les enfants, ne se moquait pas d’eux, mais cherchait au contraire à les encourager. Damien, un gros garçon au teint mat, désigna les plats à moitié vides qui restaient sur la table.

- Tu as faim ? demanda-t-il avec un sourire malicieux.
- J’ai déjà dîné, répondit Rodolphe.

Malgré tout, il regardait les plats d’un air gourmand.

- Allez, laisse-toi tenter, susurra un autre, tout en lui tendant une grande assiette contenant des morceaux de volaille.
- Avec la sauce du poulet, les pommes de terre sont délicieuses, reprit Damien tout en le servant généreusement.
- D’accord, mais c’est juste pour vous accompagner, minauda l’éducateur.

Jordan lui présenta un saladier contenant de la laitue.

- Un peu de salade pour faire glisser !

Pawel, silencieux, regardait Rodolphe dévorer tout ce qu’ils avaient laissé. Il n’en revenait pas de voir ce jeune homme, si mince, manger autant. Enfin, l’éducateur repoussa l’assiette vide en soupirant d’aise.

- Ah ! à présent, je me sens mieux. Est-ce qu’avant d’aller prendre la douche, une partie de basket vous tenterait ?

Sa proposition souleva l’enthousiasme du groupe qui se leva aussitôt.

- Je vais chercher le ballon ! clama Petit Pierre, se précipitant déjà dans le couloir.

Tout en marchant sur le chemin menant au terrain de basket, Pawel tenta de se rapprocher de Rodolphe. Celui-ci comprit que l’enfant cherchait à lui parler.

- Alors Pawel ! Comment était ta première journée parmi nous ?

Pour toute réponse, il se contenta de hausser les épaules. Rodolphe l’entoura de ses bras.

- Je sais que c’est très dur pour toi Pawel, mais tu dois réagir. Montre-toi fort !
- Une lettre de ma grand-mère est arrivée, annonça-t-il enfin.
- Ne te l’avais-je pas dit ? Dieu répond à nos prières !
- Mais le directeur ne veut pas que je la lise. J’ai demandé à Sophie de la prendre en cachette, mais elle a refusé. Elle a peur de se faire prendre et d’être renvoyée.

L’éducateur hocha la tête, dubitatif.

- Toi, tu n’aurais pas peur, n’est-ce pas ? demanda naïvement l’enfant, plein d’espoir.
- Effectivement, je n’aurais pas peur, répondit jeune homme d’une voix sourde.
- Elle est dans le premier tiroir de son bureau, dans une chemise verte. Dessus, il y a mon nom d’écrit.
- Je connais ton nom, coupa Rodolphe.

Petit Pierre arrivait avec le ballon. Le jeune homme l’envoya sur le terrain, promettant de venir tout de suite. Il s’assit sur un banc, face à Pawel, qui le regardait, plein d’espoir. L’éducateur plongea ses yeux noisette dans les siens. D’une voix douce mais ferme, il lui dit :

- Je ne ferai pas ce que tu me demandes !
- Tu refuses de m’aider ? bafouilla-t-il incrédule.
- Pour trois raisons que je vais t’expliquer. La première, est que le directeur de ce foyer me fait confiance. Un tel acte serait trahir cette confiance. La deuxième est que les dossiers qui se trouvent dans son bureau sont confidentiels. Personne n’est autorisé à les lire, hormis le directeur et sa secrétaire. Donc, je n’ai pas le droit d’y toucher. Et enfin la troisième raison : si je cède à ta demande, je ne te montre pas le bon exemple. Un éducateur a pour vocation d’éduquer, donc de montrer la bonne conduite.

De la pointe de son soulier, Pawel grattait la terre. Il serrait les mâchoires tant sa déception était grande. Rodolphe, en qui il pensait avoir trouvé un allié, se dégonflait à son tour. Néanmoins, il fit une nouvelle tentative.

- Mais tu ne la voles pas, la lettre, tu me la prêtes le temps que je la lise et ensuite, tu la ranges dans le tiroir. Personne ne te verra !

Rodolphe secoua négativement la tête.

- Quelqu’un me verra.
- Mais qui ? il n’y a plus personne la nuit dans les bureaux !
- Dieu me verra ! Et pour moi, c’est le plus important. Je pourrais mentir à tout le monde, mais Lui, Il sait la vérité. Je sais que tu es très déçu, mais même si cela doit rompre l’amitié que tu as pour moi, je ne déroberai pas ce courrier. Maintenant, viens ! Allons retrouver les autres.

A contrecœur, Pawel le suivit jusqu’au terrain de basket où les autres avaient déjà entamé une partie de ballon au rythme effréné. Il prit place dans une équipe et très vite se prit au jeu, oubliant sa conversation avec Rodolphe.

Pawel récupéra le ballon que venait de lui lancer Jordan. En se retournant pour se diriger sur les buts adverses, il fut percuté de plein fouet par Guillaume qui, d’un violent coup d’épaule, l’envoyait à terre, se vengeant de la veille.

- Pousse-toi de là, minus ! grogna-t-il en s’emparant de la balle.

Rodolphe siffla une interruption de jeu et alla relever Pawel toujours à terre. Celui-ci s’était fait mal à un genou.

- Ca va, bonhomme ? demanda Rodolphe en l’aidant à se redresser.
- J’ai mal, répondit-il en grimaçant
- Le basket, c’est pas fait pour les mauviettes, intervint Guillaume, railleur.

Rodolphe ne répondit pas, préférant s’assurer que le jeune garçon n’avait rien de cassé. Rassuré, il l’envoya nettoyer ses écorchures dans les lavabos. Il s’adressa alors à Guillaume d’un ton sévère :

- Guillaume ! le basket est un sport. Un sport est un jeu où il y a des règles. Le plus important, ce n’est pas que tu gagnes, mais de quelle manière tu gagnes. Tu comprends cela ?
- Ouais ! tu nous le dis tout le temps…
- Alors, va t’asseoir pendant dix minutes. Que cela te serve de leçon !

Tout en ronchonnant, Guillaume obtempéra, sachant qu’avec Rodolphe toute contestation était inutile.

Dans les lavabos, Pawel, furieux, terminait d’essuyer son genou écorché. Avant de quitter le centre, il se promettait bien de se venger de ce Guillaume. En quittant l’endroit, il longea le couloir et tout en passant devant le bureau du directeur, il contempla la porte close. Il allait sortir rejoindre les autres, lorsqu’il eut une hésitation. Le rez-de-chaussée était désert ! il s’arrêta, réfléchissant à toute vitesse. Puisque personne ne voulait lui laisser lire cette lettre, il se débrouillerait seul !

Il fit demi-tour, et à pas de loup, s’approcha de la porte. Il regarda une dernière fois en direction du parc, s’assurant que personne n’arrivait. Il posa la main sur la poignée. Dans sa poitrine, il sentait son cœur battre la chamade.

- Elle est sûrement fermée, marmonna-t-il.

A son grand étonnement, la poignée tourna sans aucune résistance. En une fraction de seconde, il se trouva dans le bureau. Avec précaution, il ferma la porte. En son for intérieur, il savait qu’il agissait mal. Il se rappelait les paroles de Rodolphe : Dieu me verra ! Lui, Il sait la vérité.

- Mais qu’est-ce qu’il a fait pour moi, Dieu ? murmura-t-il plein de rancune.

Il s’approcha du tiroir qu’il ouvrit tout aussi facilement que la porte, puis, s’empara de la fameuse pochette. Fébrilement, il sortit la lettre de l’enveloppe et commença à lire. Mais aux fil des phrases qu’il déchiffrait, son visage devenait livide.

- Cher Monsieur, commençait la lettre. Depuis ce terrible accident qui m’a enlevé mon fils et ma belle-fille, il ne me reste plus que Pawel, mon cher petit-fils. Je voudrais tant le revoir et pouvoir m’occuper de lui. Malheureusement, cela m’est impossible. Je n’ai pas les moyens financiers de subvenir à son éducation, ni de lui offrir une maison où il puisse grandir dans le bonheur. Cela me fait très mal de l’écrire, mais dans son intérêt il est mieux qu’il grandisse en France ; pays où ses parents avaient choisi de vivre. Chez vous, il pourra faire des études et devenir un homme instruit avec une bonne situation. C’était le vœu de mon fils et de ma belle-fille. Dites-lui que je l’aime très fort et qu’il m’en coûte énormément de…

Il s’affala sur le carrelage, des larmes de désespoir l’empêchaient de lire les dernières lignes. Il se coucha sur le côté, repliant ses genoux sous son menton. Dans sa main, il tenait le courrier qu’il froissait, sans s’en rendre compte.

- Babcia ! gémissait-il. Pourquoi tu ne veux pas de moi ?

Dehors, le groupe rentrait scandant des : on a gagné. Dans le couloir, il reconnut la voix de Rodolphe qui l’appelait. Mais Pawel ne voulait pas entendre ; d’ailleurs, il ne voulait plus rien entendre.

Au bout d’un certain temps, un brouhaha emplit la grande bâtisse. En effet, Rodolphe, inquiet de la disparition de Pawel, avait alerté ses collègues et tous à présent, s’étaient lancés à sa recherche. Quelques éducateurs partirent dans le parc, l’appelant à tue-tête. Enfin les bruits des voix s’estompèrent, rendant à nouveau la maison silencieuse. Pawel s’assit, le dos contre le mur. Dans sa tête, il cherchait un moyen de quitter ce lieu maudit. Il glissait l’enveloppe dans sa poche, lorsque la porte s’ouvrit lentement.

- J’aurais dû m’en douter, lâcha Rodolphe qui entra.

Il contemplait le jeune garçon prostré, la lettre à la main. Malgré sa colère, l’éducateur se sentait soulagé d’avoir retrouvé l’enfant.

- Tu n’as donc pas compris ce que je t’ai dit tout à l’heure ? pourquoi as-tu dérobé ce courrier ? tu sais que c’est mal. Tu as mal agi…
- Et toi ? tu n’es qu’un menteur ! s’écria-t-il, la voix tremblante de rage contenue. Tes histoires de Dieu, c’est des blagues tout ça ! s’il existait, mes parents seraient vivants et je ne serais pas dans ce fichu endroit…

Remarquant ses yeux rougis, la colère de Rodolphe tomba net. Il lui enleva la feuille des mains.

- Tu n’aurais pas dû lire cette lettre, fit-il d’une voix radoucie.

Avisant le tiroir ouvert et la chemise en carton posée sur le bureau d’acajou, il rangea les documents à leur place initiale et releva l’enfant.

- Attends-moi sur ce fauteuil et ne bouge pas ! ordonna-t-il d’une voix ferme.

Il sortit dans le parc et donna de grands coups de sifflet. Aussitôt, les autres éducateurs réapparurent. Il leur expliqua qu’il l’avait retrouvé et que tout allait bien. Puis il rejoignit Pawel, resté prostré contre le mur.

- Normalement, je devrais te punir, commença Rodolphe en s’asseyant face au garçon.
- Tu peux, je m’en fiche complètement…
- …Et en aviser le directeur.

Pawel se contenta de hausser les épaules et fixa le soleil couchant à travers la fenêtre.

- Mais je ne le ferai pas, ajouta Rodolphe après un silence.
- Ah bon ? pourtant, je croyais que tu ne mentais jamais, rétorqua-t-il d’une voix agressive.
- Dans la plupart des cas, se taire n’est pas mentir. De plus, si j’en juge par tes yeux qui ont pleuré, je crois que tu es déjà bien assez puni comme ça, n’est-ce pas ?

Comme Pawel restait silencieux, il s’approcha de lui et lui prit la main, mais l’autre se dégagea comme si un serpent venait de le mordre.

- Ta grand-mère n’a pas écrit les mots que tu aurais aimé lire, n’est-ce pas ? demanda Rodolphe.
- Laisse Babcia tranquille ! murmura-t-il entre ses dents. Je n’ai pas envie d’en parler. Je veux aller dormir.

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