À paraître

 

Induna

Quand Papa reviendra

 

 

 

 

Induna

Le premier mai 1955

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Convoi de Malgré nous à destination du Front de l'Est

 

Jeudi 21 avril 1955, Paris.

Armand est encore resté dîner chez nous. Maman a bien vu que je faisais la tête. Quand il est parti, elle a sorti l’album de photos et nous les avons regardées une à une. Elle en a même de quand papa était enfant. J’essaye de me trouver une ressemblance avec lui, surtout sur celle où il est sur le bord du Rhin. Il doit avoir quinze ans. Il est torse nu et plus musclé que moi. Ma préférée, c’est celle où il est au bras de maman le jour de leur mariage. C’était le premier février 1941. Papa avait vingt-deux ans. Il est plus grand que maman et ressemble à Johnny Weissmuller, l’acteur qui joue Tarzan.

Nous prions tous les soirs pour qu’il revienne, même si moi, je n’y crois plus vraiment. Je ne l’ai jamais vu, mais parfois il me manque. Je ne veux pas qu’Armand prenne sa place !

C’est la dernière heure de cours. Driant passe entre les rangs de tables pour vérifier comment nous écrivons les nombres en lettres dans nos cahiers. D’instinct, nous rentrons la tête dans les épaules sur son passage, tant nous redoutons tous de recevoir une tape derrière la tête ou pire, un coup de règle sur les épaules. Comme souvent, il s’arrête dans mon dos, ce qui a pour effet de me faire trembler et transpirer. - Deux… mille… deux… cent… Son odeur de tabac s’infiltre dans mes narines. Sa règle frappe en cadence la paume de sa main. Le rythme s’accélère, puis s’arrête subitement.

- KIEFFER !

Ma plume dérape dans un trait d’encre noire on ne peut moins élégant. Il m’attrape l’oreille et me force à me lever si je ne veux pas qu’elle lui reste dans la main.

- Deux mille avec un s ! Non mais qu’est-ce qu'on vous a appris, Kieffer ? Sachant que mille est invariable, est-ce qu’on met un s à deux mille ?

- Ou… oui, Monsieur !

- Mille est invariable, Kieffer ! Alors, une dernière fois, est-ce qu’on met un s à deux mille ?

- Aïe ! Non…

Il m’emmène au tableau sans lâcher mon oreille et me place face aux autres élèves. Personne ne se risque à rire. Tout le monde avait pu constater à ses dépens que Driant n’a pas de chouchou. Sa lèvre inférieure commence à tressauter. Un sourire rusé découvre ses dents jaunies par le tabac. Mauvais signe…

- Dites-voir, Kieffer ? Comment dit-on deux cent cinquante dans votre région ? Je frotte mon oreille brûlante en regardant mes chaussures.

- Zwei… zweihundertfünfzig…

- Plus fort, Kieffer ! Vos camarades ne vous entendent pas.

- Zweihundertfünfzig!

- Dites-voir, Kieffer ? Vous me semblez parfaitement maîtriser l'allemand ?

Le « Je suis Alsacien, Monsieur » ne dépasse pas mes lèvres à cause de l’énorme boule dans la gorge qui ne demande qu’à exploser.

 

*-*-*

Dimanche 10 octobre 1943, Léningrad

Chers Parents, J’ai reçu votre lettre dans laquelle vous me dites que je vous laisse sans nouvelles depuis ces derniers mois. Sachez qu’il n’en est rien. Je vous écris chaque fois que j’ai un temps de repos. Beaucoup de convois sont la cible de l’aviation alliée. Il se peut que mes lettres aient été détruites au cours de ces attaques.

Le voyage a duré des jours. Nous devions souvent nous arrêter à cause des attaques aériennes russes ou les sabotages de voies ferrées par les partisans. Nous avons tous été terriblement impressionnés par les cimetières militaires allemands et leurs innombrables rangées de croix en bois de bouleau.

Nous sommes arrivés dans un faubourg de Léningrad à la nuit tombante. Le bruit de roulement du train a été remplacé par un autre, bien plus inquiétant : celui des grondements lointains des tirs de canons. L’ennemi, que nous redoutions tous et que nous allions devoir affronter, n’était plus qu’à quelques kilomètres. L’ordre fut donné de descendre sur le quai. D’autres soldats prirent notre place dans le train. Mais quels soldats, chers Parents ! Que des blessés. Par centaines. Certains étaient allongés sur des civières et durent être hissés à bord des wagons. Les plus valides soutenaient les plus faibles. Jean m’agrippa par le bras. Il était livide et un tic nerveux agitait ses paupières.

- C’est donc ça, la fière armée du Führer ? De la chair à canon ? C’est ce qui nous attend, hein ?

- Je ne sais pas. Je sais juste que Dieu prend soin de ceux qui l’aiment.

Il m’a regardé comme si j’étais un simple d’esprit et a ramassé son paquetage sans répondre.

Jean et moi, avons été affectés à la 5ème division d’artillerie. Nous sommes les seuls Français de la section. Les autres se méfient de nous et nous surveillent constamment. Il faut dire que les précédents Alsaciens que nous sommes censés remplacer ont déserté pour rejoindre les Russes. Dès le lendemain de leur fuite, ils haranguaient par haut-parleur les Allemands à les rallier. Le chef de notre section, un lieutenant, fervent admirateur d’Hitler, nous a convoqués le soir même pour nous mettre en garde :

- À la moindre tentative de désertion, je me ferai le plaisir de vous loger une balle dans la tête à chacun de vous deux. C’est clair ?

Jean, qui n’avait rien compris, a jugé bon d’imiter mon tonitruant « Jawoll Oberstleutnant ». (Oui, Lieutenant)