Julien dévisagea Romain à présent méconnaissable. Il saignait du nez et de la bouche. Ses cheveux, d’ordinaire bien peignés, partaient dans tous les sens. Son arcade sourcilière droite était ouverte et un filet de sang lui descendait sur la joue. Julien l’aida à se relever.

- Viens à la maison, proposa-t-il au comble du désarroi. Tu pourras te laver et nous avons des pansements. Je te prêterai des chaussures.

Il le soutint jusqu’à chez lui. Quand Romain se vit dans le miroir de la salle de bains, il se redressa de toute sa hauteur et gronda, les yeux étincelants de colère :

- Tu n’aurais jamais dû faire ça, Barbeau. You’re dead meat, too!
- Tu n’as pas compris la leçon ? s’énerva Julien, apeuré. Ce gars est une vraie racaille. Tu ne sais pas ce que ça veut dire ? Avec sa bande, il fait régner sa loi dans le collège et dans cette cité où j’habite. Tout le monde a peur de lui.
- Parce que vous vous laissez faire.
- Je préfère me laisser faire que de me retrouver avec la tête que tu as en ce moment.

Romain se nettoya la figure avec les cotons démaquillants de madame Mallet. Julien lui donna une boîte de pansements. Il s’en colla un sur son arcade et se rinça la bouche. Il demanda dans un grognement :

- Où est-ce qu’il habite ?
- Qui ça ?
- S’il te plait, ne fais pas encore l’idiot avec moi. Je parle de Barbeau. Je veux savoir où le trouver.

Dehors, un klaxon retentit. Julien se précipita à la fenêtre. Nicolas descendait du minicar. Dans un instant, il serait dans l’appartement. Il abandonna la fenêtre pour se ruer dans le couloir. Il prit une paire de baskets dans un placard et les tendit à Romain.

- Il faut que tu partes. Mon frère arrive et…
- Où il habite? insista Romain en essayant vainement d’enfiler les chaussures.
- Dans… dans les bâtiments du fond. Tu chausses du combien ?
- Quarante-trois. C’est quoi le numéro de son entrée ?
- Moi, je fais du trente-huit…

Il fonça une nouvelle fois dans le couloir et revint presque aussitôt. Il lui fourra une autre paire de chaussures dans les mains. Des mocassins de ville.

- C’est à mon père. Tu mes les rendras demain… ou un autre jour.
- Tu n’as pas répondu à ma question.
- Il habite…

Trop tard ! La porte s’ouvrit toute grande sur Nicolas qui jeta son cartable et enfila ses chaussons.

- Juju ? lança-t-il de sa voix fluette. J’ai parlé avec la nouvelle dame qui s’occupe de moi, Elle a dit qu’elle allait…

Sa bouche restait ouverte mais aucun son n’en sortait plus. Il venait d’apercevoir Mister Nike le visage contusionné et des mèches de coton dans les narines. Pris de terreur, il pointa son index en direction de cet inconnu. Il hurla de toutes ses forces et s’enfuit dans les escaliers. Julien se précipita pour le rattraper et le faire taire.

- N’aie pas peur Nicolas. C’est un copain qui s’est fait mal en tombant. Je le soigne c’est tout.
- Il… il ne t’a pas battu.
- Mais non, c’est un copain, je te dis. C’est Mister…heu… Romain. Je t’en ai déjà parlé, tu ne te souviens pas ?

Nicolas fit non de la tête. Il accepta de rentrer dans l’appartement, les yeux rivés sur le sol.

- Nicolas… il ne se souvient pas, murmura-t-il. C’est vrai que tu… tu le connais ?

Julien jeta un coup d’œil embarrassé sur Romain, qui les observait avec curiosité.

- Oui, c’est mon copain, répondit-il après un silence.
- Et Nicolas ? Il… est le copain de Juju ?

C’était reparti ! Nicolas parlait de lui à la troisième personne. Il fallait le calmer avant que la crise ne dégénère. Julien l’entoura de ses bras qu’il voulait protecteurs.

- T’es plus que mon copain, t’es mon frère et les frères, ils s’aiment très fort. T’entends, mec ? Très fort.

Une drôle de lueur passa dans les yeux verts de Romain. Il s’approcha de Nicolas et lui tendit la main.

- Julien m’a dit que tu es un petit frère super cool. Est-ce que tu veux être mon copain ?

Nicolas hésita. Il se méfiait de ce grand avec cette drôle de tête tuméfiée. Après un long moment de réflexion que l’on devinait intense, son visage méfiant s’éclaira. Il prit cette grande main tendue dans les siennes bien plus petites et la secoua vigoureusement de bas en haut.

- Oh, oui, je veux bien. C’est quoi ton nom ?
- Romain.
- Romain ? s’étonna-t-il d’une voix stridente. T’es un romain comme dans Astérix et Obélix ? Dis, tu les connais ? Et le petit chien Idéfix, tu l’as déjà vu ?

Romain éclata d’un grand rire sonore qui le transforma. Sans sa mine boudeuse, Mister Nike devenait nettement plus sympathique. Julien rit à son tour, soulagé par sa réaction positive vis-à-vis de son petit frère.

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