- C’est le p’tit Lu qui va être en retard, claironna une voix enjouée.

Lucas sortit la tête de sous l’oreiller où il avait trouvé refuge dans son sommeil bourré de cauchemars. La lumière le fit cligner des yeux. Ils se regardèrent. Lui, hébété. Elle, horrifiée.

- Tu… Tu t’es battu ?
- Tu sais bien qu’un aïkidoka ne se bat jamais.

Il lui fallait un mensonge d’urgence. Un bien gros, bien ficelé et surtout qui glisse super bien.

- C’est à l’entraînement… On… on a fait Jiyuwaza.
- Youpi quoi ?
- Jiyuwaza ! Ça veut dire techniques libres. Ça a dégénéré et je suis tombé à côté du tatami.

Du coup, elle exigea de savoir contre qui il s’était frotté pour se retrouver avec cette tête de Quasimodo. Il prit le premier prénom qui voulut bien se présenter à son cerveau encore embrumé de sommeil.

- Heu… ah oui… Florian.
- Cette grande brute ? Ça ne m’étonne pas de lui. Eh bien, je vais appeler Hugues et lui dire ce que j’en pense de ses vas-y voilà.
- Jiyuwaza. S’il te plaît, maman… laisse tomber.
- Je ne supporte pas qu’on te fasse du mal, mon p’tit Lu.

Ses beaux yeux se mouillèrent, alors il lui passa les bras autour du cou et l’embrassa.

- Tu ne peux pas savoir comme Hugues est embêté pour moi et surtout pour toi. Il t’aime trop, tu sais ?
- Tu n’exagères pas un petit peu ?
- Il me le dit deux fois par semaine…
- Que tu exagères ?

Elle frotta son nez contre le sien et le traita de menteur. Bon d’accord, Hugues n’avait jamais rien dit de tel, mais il devait le penser. Un si bel homme, pour une si jolie maman.

- Puisque tu parles de bel homme, ce soir, Antoine dînera avec nous, annonça la si jolie maman.
- Casseuse d’ambiance, grogna Lucas en se dégageant.

Au lycée, ses arcades proéminentes et sa joue bleuie, déclenchèrent les curiosités. Là aussi, le coup de l’accident de sport passa bien. Le seul à ne pas lui poser de question, fut Kévin. Contrairement à son habitude, il n’était pas endormi, juste l’esprit ailleurs, tellement ailleurs qu’en cours de maths, il recopia l’exercice dans son cahier de français. Comme ils étaient voisins, Lucas lui fit remarquer :

- Alors, le Kévain ? On s’est fait une soirée punch avec les théâtreux ?

Le Kévain ne rigola pas, pas plus qu’il ne répondit. Ses yeux pers n’avaient pas leur éclat habituel. Ils reflétaient une détresse si profonde que Lucas en eut froid dans le dos.

- T’as des problèmes ? Tu veux qu’on en parle à midi ?
- Ça ne changera rien…
- On est potes, non ?
- Je voudrais qu’on le reste toujours.

Lucas haussa les sourcils. Qu’est-ce qui lui arrivait au prince William ?

- T’es mon meilleur ami, le Kévain et tu le resteras toute ma vie.

Le Kévain battit des cils et sourit tristement. Une voix s’éleva du fond de la classe. Elle appartenait à madame Berthelot, jeune prof sympa à ses heures et épouvantable à d’autres.

- Lucas et Kévin ? Si vous nous racontiez votre vie à nous aussi ? Cela nous intéresse. Par exemple, quoi de neuf chez vous, Lucas ?
- La moitié de dix-huit, madame.

Depuis le temps qu’il pensait à la lui caser celle là. L’une des rares blagues de Ducon et qu’il n’avait sûrement jamais dû comprendre. La prof encaissa les rires et les gloussements sans sourciller.

- Je me félicite de constater vos progrès en mathématiques, Lucas. Ce n’est pas un luxe.
- Merci madame, répondit-il humblement.
- Je pense que vos camarades seraient très curieux de vous entendre leur expliquer comment vous calculez le volume d’une sphère.
- Alors-là… Je peux vous garantir qu’ils s’en foutent. Pas vrai ?
Déchaînement de rires et avis unanime : tout le monde s’en foutait ! Tous, sauf la prof qui l’exclut du cours avec l’assurance que cette fois-ci, il ne couperait pas à l’avertissement de conduite. Lucas termina la matinée dans une salle de permanence, sous la surveillance aimable de Shrek.

À midi, Il attendit Kévin devant la grille. Dodie et Allan passèrent devant lui, main dans la main. Allan le dévisagea avec insistance et ironisa :

- Je vois qu’on a la grosse tête. Les études, je suppose ?
- J’ai pris des cours du soir, riposta Lucas en laissant tomber son sac. Tu veux en profiter ?

Allan déclina l’offre et fila sans demander son reste. Dodie n’avait pas prononcé un mot. Lucas la regarda s’éloigner, étonné de ne rien ressentir, pas même de tristesse.

La sensation diffuse d’être observé le fit se tourner. Des élèves, des grands ceux-là, discutaient sous des arbres. Ils ne faisaient pas attention à lui. Son regard bleu erra un peu plus loin et accrocha une voiture, une 306 grise stationnée à une quinzaine de mètres. À l’intérieur, quelqu’un lisait et remonta précipitamment le journal devant son nez. Lucas s’arrêta de respirer. Du chauffeur, il n’en voyait plus que la main. Elle n’aurait pas attirée son attention, si une grosse chevalière dorée n’avait orné son doigt.

- Vacherie !

Le type au flingue ! Il avait changé de voiture. Une évidence s’imposait : s’il savait où était son lycée, il y avait des chances pour qu’il connaisse aussi son adresse. Kévin arrivait, la mine déconfite.

- Tu viens chez moi ? proposa-t-il tristement.
- Je préfère pas.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que…

Sa salive resta bloquée. Cette fois-ci, il en était sûr : à sa façon de baisser et remonter son journal, le type les surveillait. Il empoigna le prince William par le bras et l’entraîna à grandes enjambées.

- On va chez Fernando.
- Mais ce n’est pas la direction ?
- On s’en fout !

Il le força à courir. La 306 quitta l’aire de stationnement et s’engagea sur le boulevard. Elle roulait au pas. Lucas prit la première rue à droite. Elle était en sens unique. Le gars n’oserait quand même pas s’y engager ?

Il n’osa pas, mais abandonna sa voiture et continua à pied. Il ralentit et fit mine de s’intéresser à la vitrine d’une boulangerie.

Lucas entra sous un porche d’immeuble. Il y avait deux portes. L’une, sous un escalier et devait donner accès aux caves Elle était fermée et la clé était restée dans la serrure. L’autre, entrouverte, donnait sur un local puant où étaient entreposées des poubelles. Idéal pour se planquer à condition de ne pas avoir le nez sensible. Kévin, lui, ne comprenait rien et commençait à s’énerver.

- Qu’est-ce qu’on fout là ? Je ne la trouve pas drôle ta blague.
- C’est pas une blague, le Kévain.
- Mais qu’est-ce tu racontes ?
- Écoute Kévin, ne me poses pas de questions. Changement de programme : on ne va plus chez Fernando !
- Mais pourquoi ?
- J’ai des embrouilles et il ne faut plus qu’on nous voie ensemble. Ça risquerait de…
- Ça va, j’ai compris ! On t’a mis au courant, c’est ça ?
- Au courant de quoi ?
- Arrête de me prendre pour un con ! Tu le sais très bien !

Le prince William était devenu aussi pâle qu’une geisha enfarinée. Il se dressa de toute sa hauteur et le repoussa à l’intérieur du local. Sa voix se fit cassante :

- Amis pour la vie, tu parles… Mais, t’inquiète ! Je ne la salirai pas ta réputation de mec viril.
- Mais qu’est-ce que tu…

Trop tard ! Kévin prenait ses jambes à son cou. Lucas pensa s’élancer derrière lui, mais il aperçut l’autre gars qui examinait les boîtes à lettres. Du coup, il resta dans le local à poubelles. Grâce à la porte entrouverte, il pouvait l’examiner à loisir. Pas très grand et un look passe partout : jean délavé, baskets et une parka en cuir noir. Avec sa casquette rabattue sur le front, impossible de voir sa tête.

Soudain, le gars baissa la fermeture éclair de sa parka et plongea la main à l’intérieur. Lucas se raidit et un picotement désagréable lui descendit le long des vertèbres. La main était ressortie, armée d’un pistolet. Il le fourra dans sa poche et garda la main à l’intérieur. Il remarqua la porte sous l’escalier. Il s’en approcha, l’ouvrit et se cacha derrière.

- Vacherie, de vacherie… de vacherie!

Il n’osait même plus respirer. À la première tentative de sortie, l’autre pointerait le canon dans sa direction. Le cœur ou la tête ? Qu’importe ! Il le suivrait dans son viseur. Son index se crisperait lentement sur la détente. Très lentement. Puis le coup partirait : Bang ! Comme dans les films américains.

Cela aurait pu se passer ainsi, si un gros bonhomme avec un vélo n’était entré sous le porche. Lui aussi avisa la porte entrouverte sous l’escalier. Il se mit à tempêter comme un beau diable. Tous les jours, qu'il leur disait à cette bande de cons, que s’ils ne fermaient pas bien cette porte, les chats de la folle d’en face en profiteraient pour aller pisser dans les caves. Et qui c’est qui nettoierait ? Encore monsieur Edmond, comme d’habitude !

Il donna un tour de clé rageur et grimpa l’escalier, son vélo sur l’épaule, en continuant de pester. Pendant ce temps, l’autre, pris au piège, tournait la poignée dans tous les sens.

Lucas sortit de sa cachette à pas de loup. Il récupéra la clé sans faire de bruit et s’éclipsa tout aussi discrètement. Monsieur Edmond serait tranquille avec les vilains matous…

Dans la rue, il respira l’air frais à plein poumons. Autant pour évacuer sa peur que pour chasser l’odeur écœurante de détritus qui lui emplissait les narines. Il l’avait échappé belle et la vie continuait ! Tant pis pour Fernando, il déjeunerait vite fait chez lui et passerait voir le prince William pour tâcher de tirer au clair cette affaire de réputation.

Une drôle de bonne surprise l’attendait. Elle s’appelait Mamounette. Il lui sauta au cou et l’embrassa bruyamment sur chaque joue. Rentrée exprès plus tôt du magasin, elle lui avait préparé son plat préféré : des lasagnes. Du coup, ça sentait rudement bon dans la cuisine. Son ventre le rappela vite fait à l’ordre : ça hurlait famine, là-dedans.

- Elle était comment la matinée de mon p’tit Lu ?
- Bof ! Comme d’hab…

Elle sortit le plat du four et lui servit une part aussi épaisse qu’un livre de Zola. Il planta énergiquement sa fourchette dans la pâte brûlante et mangea avec appétit, sous la surveillance attendrie de Mamounette.

- Ce matin, j’ai vendu une machine à coudre, annonça-t-elle fièrement.
- Enfin, répondit Lucas en souriant.
- C’est un peu grâce à toi, mon p’tit Lu.
- Ah bon ?
- Figure-toi que le hasard à conduit la mère de Florian dans ma boutique.
- Ah bon ? répéta-t-il en se disant que le hasard aurait été bien inspiré de la conduire ailleurs.
- Tu penses bien que je lui ai parlé de toi et de ce que t’a fait son grand dadais…
- Oh, non….
- Alors, pour se faire pardonner, elle m’a acheté une machine à coudre.

Mamounette rayonnait. Ses yeux bleus s’agrandirent de contentement.

- Pas n’importe laquelle. La Women’s dream ! La plus chère.
- Elle… elle est cool, sa mère, marmonna Lucas, le nez dans ses lasagnes.
- Tu ne sais pas le plus drôle, mon p’tit Lu ?
- Franchement, je ne suis pas sûr de rire.
- Florian en paiera la moitié !
- Oh, non…
- Mais si, mais si ! Avec l’argent de poche qu’il n’aura pas pendant trois mois. Ça lui apprendra à contrôler sa force à ce grand dadais. S’en prendre à un plus faible, pfuiiiiiit…

Lucas en laissa tomber sa fourchette. Les lasagnes étaient trop bourratives d’un coup.

- Ça ne va pas, mon p’tit Lu ?

Il leva et baissa le menton plusieurs fois en comptant sur ses doigts. Il allait bien son p’tit Lu, très bien même… Un : il s’était fait larguer par sa copine. Deux : des voyous rêvaient de le transformer en steak ou en passoire. Trois : pour une raison obscure, son meilleur copain ne voulait plus lui parler. Quatre : Il n’osait pas penser à sa prochaine rencontre avec Florian. Cinq : le bulletin de notes qui n’allait pas tarder.

- Ce soir, je préparerai un feuilleté de saumon, pensa tout haut Mamounette. Antoine adore le saumon…

Lucas renonça à compter. Si on commençait à parler du Roméo, il n’aurait jamais assez de doigts.

Il abandonna Mamounette à ses projets de grande cuisine et repartit pour le lycée. Il marchait en rasant les murs, se retournait tous les dix mètres et changea plusieurs fois de trottoir. Chez Kévin, il eut beau sonner et re-sonner, la porte resta close.

Curieusement, le prince William sécha les cours. Ça ne lui ressemblait pas. Pendant celui de géographie, où il s’ennuyait ferme, Lucas lui envoya des SMS. Ils restèrent sans réponse.

À la sortie de quatre heures, il se fondit volontairement dans la masse des autres élèves. La 306 n’était pas en vue. En revanche, il y en avait une autre, une blanche. Pas une BMW, une vieille Toyota. Deuxième bonne surprise de la journée ! Parfois, quand Hugues avait du temps libre, il venait le chercher et l’emmenait au dojo. Ils s’entraînaient, rien qu’eux deux, puis allaient boire une bouteille d’Évian chez tonton Max. Pour Lucas, ces instants là, étaient les meilleurs.

Évidemment, ça ne rata pas. Les yeux de lynx du Senseï s’attardèrent sur sa figure.

- Qui t’a fait ça ? demanda-t-il à mi-voix.
- Un moustique sur la joue… j’ai tapé un peu fort.
- Tu te fous de moi ?
- En fait… je l’ai loupé.

Difficile de résister à ce regard sombre qui vous sondait jusqu’au plus profond de l’âme. Lucas battit des cils et se concentra sur la boîte à gants. Hugues n’insista pas et embraya.

Au dojo, Lucas disposa les tatamis un à un. Pré-échauffement idéal selon Hugues.

Le dernier tatami aligné, il alla dans le bureau pour y récupérer le portrait de Maître Ueshiba. Hugues discutait au téléphone et ne s’était pas encore changé. Il repoussa la porte du pied et lui fit signe de s’asseoir. La discussion terminée, un sourire étrange se dessina sur ses lèvres.

- Ton moustique te passe le bonjour.
- Qui ?
- Florian ! Sa mère l’a puni jusqu’à Noël.

Poin, poin, poin, poiiiiiiiin, fit la sonnerie du looser. Lucas ferma les yeux. Comme dirait Mamounette : il était dans un beau pétrin.

- Lucas ? Je veux des réponses franches.
- Vas-y…
- Tu ne t’es pas battu avec Florian, n’est-ce pas ?

À quoi bon s’entêter ? Hugues fit la même chose qu’au lycée. Il ressortit son petit calepin. Sûrement une habitude de chercheur. Il se gratta le front avec le bout de son stylo.

- Cette bagarre n’aurait pas un lien avec monsieur Victor ?

Décidément, il y tenait à son monsieur Victor.

- C’est le petit copain de Jessica… Un mec vachement jaloux.

Elles sonnaient tellement faux ses réponses, que Hugues n’avait sûrement pas besoin de détecteur de mensonges. D’ailleurs, il griffonnait tranquillement sur un cube de post-it.

- Il t’a attendu en bas de chez toi… Les mecs jaloux font toujours ça.

Il se colla le post-it sur le front. Un jaune-fluo. L’encre bleue y ressortait bien : Pigeon. Ça ne fit pas rire Lucas.

Hugues se pencha derrière son bureau et ramassa quelque chose. C’était un sac, un sac de sport noir, qu’il lui balança dans les pieds. Comme dans un mauvais rêve, Lucas l’identifia aussitôt.

- Je suppose que tu l’as perdu dans la bagarre… en bas de chez toi ?
- Où tu l’as trouvé ?
- Il y avait ta licence dans la poche intérieure, avec l’adresse du dojo. Les flics me l’ont rapporté. Ils l’ont récupéré à la porte de Pantin, dans une BMW blanche appartenant à une bande de racailles. Les Métal Angels. Tu connais ?

Lucas ne répondit pas et préféra baisser la tête.

- Jessica fréquente les Métal Angels ? Je n’aurais pas cru ça d’elle… Une si jolie fille.

Hugues lui releva le menton. Cette fois, il ne plaisantait plus.

- Qu’est-ce que tu trafiques avec ces racailles ?
- Rien.
- Menteur ! Ce sont eux qui t’ont tapé dessus.
- Non…
- Menteur ! Si tu étais Pinocchio, ce n’est pas un nez que tu aurais, mais un manche à balai !

Sympa la comparaison ! Lucas se tassa sur sa chaise. À voir sa figure cramoisie, Hugues allait exploser.

- Je ressens pire que de la colère, Lucas. De la déception ! Une vache de grosse déception.

Sa voix devint rauque. Il donna un formidable coup de poing sur la table. Le téléphone sauta si haut que le combiné rebondit sur le côté du bureau et pendit par son cordon. Son emportement laissa place à un calme encore plus inquiétant. Il se mit à réfléchir à voix haute.

- Samedi, il n’y aura pas de Shodan. Jérémie manque encore de technique et Florian est trop impulsif.

Ça fit gloups dans la gorge de Lucas.

- Et moi alors ?
- Toi ? Tu aurais pu. Tu étais mon meilleur élève.
- J’étais ?

Un portable sonna. Un dring classique de vieux téléphone de campagne. Hugues fouilla dans sa poche.

- Oui… il est là… on discute. Non je ne lui ai pas encore annoncé…

Pas annoncé ? Et ça voulait dire quoi tu étais mon meilleur élève ? Lucas ne se demanda même pas avec qui il discutait. Ça n’avait pas d’importance, d’ailleurs maintenant, plus rien n’aurait d’importance. Il recula discrètement jusqu’à la porte, la franchit et quitta le dojo la tête basse. Hugues discutait toujours…